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Clara Gaymard & Anne-Sophie Pic

-Bien alors on va attendre que tout le monde s'installe, voilà un peu rapidement parce qu'on… je ne sais pas si les micros marchent bien là ? Oui c'est bon ça marche. Je vais vous demander de terminer de vous installer qu'on puisse entamer la conversation suivante avec Clara Gaymard et Anne-Sophie Pic. Déjà merci pour vous mesdames, voilà, alors dans l'heure qui suit nous est confiée, vous vous êtes confiées surtout, mesdames, la lourde tâche de discuter de cette notion qui aujourd'hui dans l'époque dans laquelle nous vivons est assez finalement importante, celle d’oser. Qu’est-ce qu’oser finalement ? Si ce n'est que de transformer le risque en opportunités et j'ai la joie, l'honneur, je ne sais pas comment dire, je suis très impressionnée de discuter de cela avec deux femmes dont la trajectoire a véritablement prouvé que c'était possible. Alors on va essayer de voir si c'est encore possible demain et puis surtout parce que je pense que c'est ce que vous attendez aussi, on va ensemble parler de la façon dont elles ont osé bien évidemment. Avant de démarrer je vous propose une présentation de chacune de vous deux mesdames, un tout petit peu longue pardonnez-moi, mais comme ça je pense que dans le parcours qui est celui de chacune on comprendra mieux pourquoi vous avez été invitées et nous vous avons demandé de venir parler de cette notion qui est l’audace finalement.

Clara Gaymard

Clara Gaymard je vais commencer par vous, vous avez une trajectoire assez impressionnante pour ceux qui ne le savent pas mais enfin c'est difficile de ne pas le savoir, j'ai lu de vous que vous étiez une énarque au parcours éclectique. Et j'ai lu une autre chose qui m'a pas mal amusé c'est que finalement si on devait décrire votre parcours professionnel ça pouvait se découper en trois saisons comme une série américaine : la première saison serait celle de la haute fonction publique ; la deuxième saison serait celle de la direction d'une grande entreprise et la troisième la liberté peut-être, la philanthropie en fait, celle que vous vivez aujourd'hui, on va bien évidemment en parler. Alors juste très rapidement vous êtes donc je le disais passée par la haute fonction publique en ayant été à la cour des comptes, plusieurs ministères derrière, l'économie, les finances, la solidarité, présidente pendant un temps de l'agence française pour les investissements internationaux ce jusqu'à 2006 et puis ça a été le grand saut, vous avez rejoint ensuite le géant américain General Electric dont vous avez été présidente pour la France et puis vice-présidente à l'international jusqu'en 2016. Vous occupez aujourd'hui plusieurs mandats d'administratifs, Lvmh dont on a vu une publicité tout à l'heure avec Pierre Rabhi, Danone, Veolia, Bouygues et puis surtout et c'est avec cette casquette aujourd'hui que vous venez nous parler, vous avez osé ce qu'on va peut-être rappeler le pas de côté en créant en 2014 avec Gonzague de Blignières : Raise. Alors Raise je ne vais pas en parler parce que vous le ferez bien mieux que moi, c'est une société d'investissement en deux mots, philanthropique qui soutient les entreprises de croissance. Et alors je le rajoute parce que c'est important et aussi dans votre parcours hallucinant vous avez écrit quatre livres dont le dernier je le cite parce qu'il parle de notre époque s'appelle « Il faut qu'on en parle, le monde a changé », et ça vous l'avez écrit avec l'une de vos filles, voilà. Donc comment vous dire un parcours que je ne qualifierais pas tellement il est impressionnant. Donc pour le coup vous avez vraiment oser, et oser à plusieurs moments de votre vie donc on va essayer de comprendre quand et puis pourquoi il faut encore oser aujourd'hui.

Anne-Sophie Pic

Anne-Sophie Pic, vous, vous êtes l'autodidacte qui a décroché les étoiles et beaucoup d’étoiles, pas mal d’étoiles, sept au total. Cheffe cuisinier pour ce qui ne le savent pas, et maître restaurateur mais je ne sais pas comment on peut ne pas le savoir. Au départ la maison Pic à Valence dont vous êtes propriétaire aujourd'hui, qui affiche trois étoiles au guide Michelin. C'est une histoire de famille puisque c'est votre grand père qui a fondé le premier restaurant familial en 1889 à Saint-Péray en Ardèche, donc pas loin de Lyon, qui s'appelait « L'Auberge du pain ». Et puis, votre père derrière, Jacques Pic, reprend ce restaurant et travaille à regagner des étoiles qui avait été perdues pendant la guerre si je ne me trompe pas. Et puis derrière c'est vous en 97 qui après une école de commerce avait décidé de reprendre le flambeau et vous développez alors le groupe Pic. Et le groupe Pic aujourd'hui ce n’est pas rien, sept étoiles au total, une école de cuisine à Valence qui s'appelle l'école Scook, le restaurant Anne-Sophie Pic au Beau Rivage Palace à Lausanne deux étoiles, l'Épicerie fine à Valence, le Daily Pic qui sont des ventes de verrines gourmandes, voilà, La Dame de Pic à Paris, le restaurant André et puis récemment la Dame de Pic à Londres. Enfin voilà donc vous êtes une des femmes les plus étoilées du monde puisque je le disais vous cumulez sept étoiles. Donc comment vous dire que parler d'audace et parler du fait d’oser, on ne pouvait pas trouver mieux que vous deux mesdames.

Oser, que faut-il oser aujourd'hui ?

Alors on va développer, enfin découper cette conversation en deux temps si vous le voulez bien. Je le disais, la façon dont vous avez osé pour arriver jusqu'ici et puis ce qu'il faut oser dans cette époque formidable que nous vivons. Mais avant, je voulais leur donner la priorité deux jeunes étudiantes de l'EM Lyon ont des questions à vous poser, trois questions. Traditionnellement on met les questions à la fin mais je trouve que comme on parle à la jeunesse j'avais un peu envie si on peut donner la priorité à ses deux jeunes filles qui à chacune d'entre vous a une question à poser et une dernière que l'on va écouter mais que l'on gardera pour la conclusion si vous le voulez bien.

-Bonjour je suis Claire Lacause et moi c’est Caroline Duperey, nous sommes toutes deux étudiantes en deuxième année du programme grande école à l’EM Lyon de business school et nous représentons la quatrième édition des baroudeurs de l'innovation managériale : six mois de tour du monde, douze pays visités et environ 60 organisations rencontrées. Mais surtout une expérience humaine formidable voilà le projet que nous portons. Nous avons osé prendre notre sac à dos pour partir à la découverte des acteurs de l'innovation managériale à travers le monde. Alors nous avons plusieurs questions sur la thématique “oser“. Première question pour vous Anne-Sophie Pic, qu'avez-vous osé faire pour gravir les étoiles ? Pour Clara Gaymard comment êtes-vous audacieuse dans un milieu responsable ? Enfin, pour vous deux : que devrez-vous dire aujourd'hui aux jeunes qui n'est pas conforme aux stéréotypes ? 

-Alors la première question vous était destinée Anne-Sophie Pic, qu'avez-vous osez faire pour gravir les étoiles ? 
-Alors je ne sais pas si j'ai osé faire quelque chose en particulier. Je pense que ce qui me vient plus facilement peut-être, c'est peut-être oser être soi-même, dépasser ses limites, les limites qu'on se fixe soi même, les limites qu'on pense avoir et oser c'est peut-être, oui, se transcender, essayer de… vous voyez, une sorte de dépassement de soi, se faire confiance à un moment donné. Mais pour arriver jusque-là il y a beaucoup beaucoup de chemin avant. Il y a aussi le rapport aux autres, le fait qu'on n'est jamais complètement seul pour oser, il y a les autres qui nous encourage aussi à oser. Mais c'est quand même une forme de liberté qu'on s'autorise à avoir que celle d’oser. 
-J'ai vu qu’adolescente, enfin j'ai lu pardon, qu’adolescente vous vous destiniez, enfin vous rêviez en tout cas d'être styliste. Alors il y a un peu de stylisme dans la cuisine, mais qu'est-ce qu'on ose pour aller au-delà de ce qui vous était prédestiné et qu'est-ce qu'on ose pour dépasser ses rêves finalement ?
-Je crois que le mot rêve, il est tout à fait opportun, parce que je crois qu'on a tout un chacun une part de rêve en nous qu'on ose ou pas développer, qu'on pense avoir la capacité de réaliser ou pas et c'est vrai que moi j'étais une grande rêveuse enfants. Probablement grâce à mes parents parce que pour qu'une enfant rêve il faut que tout autour de soi, soit relativement sain, équilibré, qui puisse l'aider à rêver. Donc je pense que c'est une grande chance de pouvoir rêver et j'étais une rêveuse donc je savais très bien que je n’étais pas quelqu'un qui pouvait, qui n'était pas dans les chiffres, ce n'est pas quelque chose qui me parlait vraiment. Mais par contre j'étais une rêveuse et alors oui dessiner… j'aurais été une grande dessinatrice, j'aurais sûrement été peut-être dans ce domaine de la mode. Mais peut-être qu’en fait ce que j'aimais c'était le geste finalement dans la mode, dans ce qui m'interpellait c'était le savoir-faire, l’art, l'artisanat finalement qui me plaisait. Savoir faire quelque chose de ses mains, savoir imaginer aussi des choses donc voilà. Donc c'est vrai que la cuisine s'est imposée mais ça a été un choix quand même délibéré.
-Donc quand vous prononcez le mot “choix“, d’ailleurs que vous prononcez aussi Clara Gaymard quand on a discuté un petit peu ensemble en préparant cette émission. Je vais vous laissez répondre à la question… euh cette émission pardon ce débat… je vais vous laisser répondre à la question de cette jeune fille mais je voudrais qu'on puisse rebondir sur le mot du “choix“ parce que vous m'avez dit finalement pour oser, il faut avoir des convictions mais il faut savoir qu'on a toujours le choix dans un univers contraint certes, mais on a toujours le choix, c'est votre conviction profonde.
-Oui, alors d’abord je n'aime pas beaucoup ce mot parce que souvent on l'impose aux femmes mais pas aux hommes. C’est-à-dire que l'on dit aux femmes qu'il faut qu'elles choisissent entre la vie de famille et la vie professionnelle, qu'elles choisissent entre telle chose et telle chose et on ne le demande pas aux hommes. Donc je ne suis pas sûre que le mot “choix“ ça serait celui que je privilégierais pour parler d’oser. D'abord, moi je n'ai pas osé mais on m'a invité pour un anniversaire à la Dame de Pic et ce que j'ai trouvé extraordinaire par rapport à d'autres restaurants c'est que ce n'est pas simplement des saveurs gustatives mais c'est aussi les odeurs, la texture et l'art consommé qu’a Anne-Sophie de marier tous les sens. On parle souvent en cuisine qu'il faut utiliser les papilles, tous les sens mais ce que je trouve magique avec Anne-Sophie, et je voulais le dire, c'était que quand on va à la Dame de Pic, c'est aussi la texture, les odeurs, et enfin tous les autres sens, toucher, qui sont mis en… comment dire… qui sont mis au travail j'allais dire pour pouvoir savourer les plats et ça je n’avais jamais vu ça ailleurs et je trouve ça extraordinaire. Alors sur le thème d’oser, je ne sais pas si je me suis posée la question “est-ce que j'ose ? Est-ce que je n'ose pas ?“ dans ma vie. J'aime beaucoup cette phrase, je ne sais pas si vous… vous êtes jeunes donc vous ne connaissez sans doute pas Jacques Chancel, enfin pour ceux qui sont là-haut, qui sont jeunes. Jacques Chancel était un journaliste exceptionnel et qui interviewait des personnes exceptionnelles, je vous conseille de les réécouter en podcast parce que c'est toujours très instructif. Et il interroge Jacques Brel et Jacques Chancel avait cet art consommé, une minute avant la fin de l'émission de poser une question qui est tellement immense que vous ne pouvez pas y répondre. Et donc il demande à Jacques Brel, vraiment le générique va démarrer pour faire la conclusion de l’émission, et il demande à Jacques Brel, “c'est quoi votre idéal ?“ Et Jacques Brel répond un seul mot, qui est quelque chose qui me conduit beaucoup dans la vie, il dit “essayer“. Et je crois que dans ma vie tout simplement j'ai voulu essayer. Je ne me suis pas demandé si j'allais réussir les concours, si j'allais réussir telle chose, je me suis dit ça m'intéresse, j'en ai envie, je suis curieuse, j'avais envie d'apprendre et j'avais surtout envie de servir quelque chose qui était plus grand que moi même si je ne le comprenais pas. Et je le dis parce qu'aujourd'hui on vit dans un monde qui est cette époque formidable, qui est que tous les sachants d'aujourd'hui : les experts, les économistes et les savants de toutes sortes, ils peuvent commenter, analyser l'existant ou le passé, mais ils sont incapables de prédire l'avenir. Et donc vouloir oser c'est savoir se jeter dans l'inconnu au fond. Et peut-être que c'est comme ça que je le résumerais. Cette phrase extraordinaire d'une actrice américaine, j'ai oublié son nom, qui dit “j'aime tellement le futur que j'ai décidé d'y passer le reste de ma vie. Et c'est vrai que comme on doit passer le reste de notre vie dans le futur, peut-être essayons de ne pas être que passagers du train mais de participer à l'aventure et d'y mettre sa trace. Et si je devais résumer ce qui m'a guidé dans l'existence c'est deux choses : la première c'est que cette assurance, que disait Pierre Rabhi avec d'autres mots tout à l'heure, qu'à chaque instant on est les créateurs de notre propre vie. Vous êtes assis ici, vous auriez pu vous dire “en fait non, je vais faire la sieste“, “je n'ai pas envie de venir. “ Nous, Anne-Sophie et moi nous sommes venues pour vous parler, pour dialoguer avec vous, on aurait très bien pu se dire “on a plein d'autres choses à faire“. En fait cette rencontre, chacun d'entre nous, chacune d'entre nous on l'a créé et on l’a crée à chaque instant. Et donc de savoir qu'au fond il ne faut pas s'aveugler sur les choses qu'on ne maîtrise pas, parce que c'est dépenser de l'énergie à ce qu'on ne peut de toute façon pas maîtriser mais qu'on a entre ses mains énormément de choses qui nous permettent d'agir là où on est, et de rendre la vie différente ou en tout cas de la vivre différemment que celle qu'on la vit, c'est ça la première chose. Et la deuxième chose c'est que moi j'ai toujours mis le désir avant la peur. J'ai peur comme tout le monde, tout le monde a peur. Mais la peur moi j'en ai fait une bonne conseillère, c'est-à-dire que quand vous traversez la rue, la peur vous fait regarder à droite et à gauche pour ne pas vous faire écraser. Mais ce n'est pas la peur qui va vous empêcher de traverser la rue. Et au fond dans tous les actes de la vie quotidienne quand on met l'amour, quand en parlait Pierre Rabhi, l'amour, l'envie, le désir, la passion avant la peur mais en gardant la peur comme compagne, on ne se dit pas c'est pas vrai, on peut pas dire qu'on n'a pas peur, on a tous peur. Mais de la mettre la comme une vigilante, moi la peur je l'appelle ma vigilante et c’est elle qui va m'empêcher de tomber dans le précipice et ne pas foncer tête baissée. C'est peut-être ça qui a fait que moi je n'ai pas du tout l'impression d'avoir “réussi ma vie“, j'ai essayé de le faire du mieux que je pouvais, c'est tout. 
-C'est déjà pas mal ! Anne-Sophie Pic justement, je rebondis sur ce que vous venez de dire. Finalement oser c'est essayé et mû par, pour vous en tout cas Clara Gaymard, mû par la volonté de faire partie de, la volonté de ne pas se laisser avoir par la peur. On ose créer en cuisine chaque jour par révolte, par passion, par conviction ? » « Je crois qu'il y a un moment pour chaque chose dans la vie, en fait je crois que quand on est très jeune on a probablement un caractère un peu exacerbé. Je suis passé par ce caractère-là, pas l'esprit de vengeance parce que ce n’est pas quelque chose qui m’a vraiment animée, parce que j'ai toujours pensé que c'était quelque chose de très négatif et que quand on avait du négatif en soi, on le transmettait aux autres et ce n’était pas quelque chose qui pouvait permettre le dialogue. Mais c'est vrai que très jeune j'ai eu à des moments dû lutter contre une vision, peut-être arrièriste de la profession, qui pensait que pour une femme, rentrer dans ce métier ce n'était pas forcément possible, que l'accession à la 3ème étoile, et moi-même je le croyais, j'étais persuadée qu'en étant une femme j'avais beaucoup de chose contraire contre moi. Donc il y a ce côté exacerbé de se dire “on va essayer“ et c'est vrai que je me reconnais complètement dans vos propos, c'est-à-dire qu’en plus quand on est une femme on essaye encore plus parce qu’on pense que ce n'est pas légitime d'essayer pour nous. Donc il y a un double tranchant par rapport à ça, mais essayez le désir de… pas de réussir non ce n'est pas ce désir là, c'est le désir de participer à quelque chose, de de participer à quelque chose qui nous dépasse, oui c'est vrai. De se dire on peut dépasser soi-même, peut-être c'est aussi une bataille contre soi-même. donc voilà on est jeune on a des moments un peu exacerbés, on a envie de… alors on essaye. Ça peut être fort, on n'a pas forcément toutes les cordes à son arc, moi je me souviens d'une grande impatience, on est très impatients quand on est jeune, on voudrait tout savoir tout de suite, pour autant, il faut du temps et il faut aussi le rapport aux autres. Mais j'ai toujours pensé et j'ai compris aussi que je grandissais avec et grâce aux autres. C'est-à-dire que je connaissais mes limites et je savais où je devais aller, enfin plus ou moins bien sûr, mais on sait où il faut aller pour arriver à pallier ces manques et j'ai compris et encore plus maintenant, le rapport aux autres il est assez merveilleux je trouve parce que quand on vous écoute, quand on écoute Pierre Rabhi on progresse encore soi-même, je pense que c'est ça aussi l'intérêt de cette réunion, de cet échange entre nous, c'est qu'on a soi-même des convictions et qu'on progresse aussi encore à l'aide des autres soit parce que ils nous disent les choses qu'on a envie d'entendre et qu’on pense soi-même soit parce qu'ils nous mettent sur un chemin sur lequel on n'avait pas pensé aller. Donc le rapport aux autres pour moi il est très important. Alors c'était culturel pour moi, c'est-à-dire qu’en tant qu'autodidacte j'avais besoin de comprendre, alors comprendre la cuisine c'est une chose, j'ai senti que je la comprenais au fur et à mesure du temps, on ne peut pas se dire du jour au lendemain on a tout compris, on sait tout, c'est complètement impossible, d'où la patience, pour les plus jeunes. Et puis il y a aussi l'intuition qu'il faut cultiver en parallèle et les rencontres avec les autres et accepter de ne pas tout savoir et que ces gens-là nous amènent des choses et nous permettre d'être meilleurs. Donc moi c'était la compréhension du produit et ça l'est toujours dans mon univers, c'est-à-dire comment comprendre le produit, avoir cette transmission de celui qui cultive, de celui qui sait à nous-mêmes, à soi-même pour mieux le reproduire, le cuisiner, le redonner à découvrir et à aimer et puis apporter cette petite émotion aussi qui est propre, je crois, à chaque cuisinier, c'est-à-dire que je pense que si on fait ce métier pour être dans un faire-valoir et briller je pense qu'on est complètement hors sujet parce que faire la cuisine c'est aimer les autres, c'est vraiment un des actes d'amour le plus fort qu'il soit. On ne cuisine jamais pour soi-même, on cuisine aussi pour les autres donc voilà, donc le rapport à l'autre est très important, le rapport dans une brigade aussi. Ça fait 25 ans que je lutte contre les cris en cuisine, contre le manque de respect, contre ce qui peut être répressif et déprécié dans ce monde qui est merveilleux pour autant. Et souvent quand les gens viennent en cuisine et passent à la table d'hôtes bah ils se disent “mais qu'est-ce qu’il se passe ici ? C’est très calme. “ Et pour moi ça c'est peut-être une des plus grandes réussites qui soit, d'arriver à imposer sa marque aussi de cette façon-là. Alors voilà donc je lutte aussi contre ceux qui ne le sont pas, ce n'est jamais un long fleuve tranquille mais en tant que femme c'est bien d'avoir certaines valeurs à imposer dans un monde qui n'est pas tout à fait comme ça au départ.
-Merci parce que c'est vraiment très intéressant vous m'offrez une transition toute trouvée avec vous Clara Gaymard parce que, enfin même si la question est un petit peu bateau vous m'excuserez mais on est obligé étant donné qui nous sommes là toutes les trois, trois femmes sur le plateau, de se poser cette question : est-ce qu'il y a plus de doute quand on est une femme pour diriger, pour diriger des équipes ? Ou est-ce qu'on vous demande plus quand on est une femme ?
-Oui, j'ai une phrase toute faite que j'aime bien mais qui est malheureusement la vérité c'est que : quand on est une femme mais qu’on vous donne un job vous avez la certitude du doute alors que l'homme a le bénéfice du doute. C'est vrai que pour les femmes, c'est même encore maintenant, même dans la jeune génération, plus difficile. Je donne un exemple tout bête et pourtant dieu sait si mon associé est féministe convaincu puisque chez Raise on à la parité totale et puis surtout on a en permanence une double gouvernance, c'est-à-dire que c'est toujours un homme et une femme qui dirigent chacune des entités. Donc ça c'est un peu particulier parce que personne n’est chef, il y a un binôme qui est chef. Mais on a acheté une propriété près de Nice pour en faire un lieu de permaculture et un lieu de séminaires pour permettre aux dirigeants de comprendre le monde qui est là et de le toucher du doigt et de faire justement du travail manuel. Et on a une ingénieure agronome qui s'est proposée pour diriger la permaculture et Gonzague n'a pas pu s'empêcher de lui poser la question : “Est-ce que tu auras la force physique ? “ Pour une femme c'est plus difficile mais en même temps quand on est une femme on a des atouts. Alors moi il y en a un que je ne peux plus utiliser maintenant mais qui m'amusait beaucoup, c'est que quand j'étais ambassadeur déléguée aux investissements internationaux j'avais la responsabilité d'accueillir des investisseurs étrangers et à l'époque internet existait peu et donc je venais les accueillir j'avais une espèce de gigantesque bureau qui avait été installé par mon prédécesseur et je venais accueillir au bas de l'escalier mes visiteurs, qui étaient des patrons de grands groupes, je les amenais dans mon bureau je leur proposais du café et du thé et ensuite je m'asseyais en face d'eux et ils étaient persuadés que j'étais l'assistante. Et j'avais dix minutes où je pouvais avoir le dessus parce que je les sentais complètement perdus en se disant est-ce que j'ai été polie est-ce que je n'ai pas maltraité, est-ce que c'est vraiment elle ou est-ce qu'elle est en train de me faire un cinoche… enfin voilà. Donc ce que je veux dire c'est que quand on est différent, Pierre Rabhi expliquait que lui vient et il venait d'une terre africaine, moi je viens d'une terre du nord, ma mère est danoise, mon grand-père était eskimo et donc j'ai appris très jeune, dès l'enfance la différence des cultures, on ne mange pas pareil, la relation humaine n'est pas la même dans une culture danoise que dans une culture française. Et cette différence cultivez-la, c’est votre force, la différence n'est jamais une fragilité, elle n'est jamais un obstacle, elle est au contraire ce qui fait que vous êtes vous et que vous êtes irremplaçables en fait. Chaque personne ici dans cette pièce, quel que soit son job, sa fonction, sa place dans la société est absolument irremplaçable. Le métier peut être remplacé, enfin la fonction peut être remplacée mais la personne, la façon dont elle exerce et irremplaçable, justement parce qu’elle est différence. Et je crois que de s'appuyer là-dessus, j'ai beaucoup aimé ce qu’a dit Anne-Sophie sur la relation avec l'autre, je pense qu'on a énormément à apprendre des autres, je pense que dans notre génération nous sommes devenus, c'est la première génération qui est devenue l'élève de ses enfants. Moi ça tombe bien j'ai beaucoup de professeurs à la maison, j'en ai neuf donc j'apprends beaucoup. Ce à quoi il faut faire attention c'est de ne pas se limiter à cause du regard de l'autre parce que quand vous êtes dans votre vérité ça fait violence, ça vous fait violence à vous, ça fait violence aux autres parfois, mais si c'est juste cette violence-là passera. Et dans le monde d'aujourd'hui où il faut qu'on aille vers des ruptures, c'est absolument indispensable on ne peut pas continuer dans le tunnel dans lequel on est, il faut qu'on se lève tous à l'endroit où on est et qu'on essaie d'agir et on doit pratiquer les ruptures dans sa consommation, dans sa façon d'agir, dans ses priorités. Ça va faire violence mais c'est une violence qui peut s'exercer de façon pacifique à partir du moment où vous êtes dans votre axe et dans votre vérité et donc ne pas s'arrêter au jugement de l'autre, le jugement de l'autre, des gens qui vous aiment, on peut les écouter bien sûr, il faut les entendre, ils peuvent vous apprendre beaucoup de choses, mais ils ne doivent pas vous empêcher d'être. Moi, dans la famille dans laquelle je suis née et qui était une famille aimante, j'ai eu énormément de chance parce que j'avais des parents qui m'aimaient et dont je n'ai jamais douté de l'amour, mais je devais me marier, avoir des enfants et surtout rester à la maison, ce n'était pas concevable qu'une femme travaille. Et donc, je ne veux pas dire que je suis allée contre eux mais je suis allée, pas malgré eux, mais ils n’ont pas compris mais ont laissé faire mais ils n’ont pas compris. Et à aucun moment je me suis dit “ils vont moins m’aimer parce que je ne fais pas ce pourquoi ils m'ont programmé“. 
-Anne-Sophie vous vouliez réagir ?
Non, non. J'écoute avec un immense plaisir et oui forcément il y a des choses auxquelles je pense, bien sûr. Alors c'est vrai que moi on pourrait penser aussi que pour le coup le choix de mon métier a été imposé par ma famille ou par le décès de mon père qui était arrivé peu de temps avant que je revienne en cuisine mais en fait pas du tout. On parlait de cette question du choix, bon un terme qu'on aime ou pas, mais choisir soi-même enfin, dans une certaine mesure sa vie, c'est aussi une forme de liberté. Moi je crois beaucoup à la liberté en fait, je crois qu'on n'est jamais vraiment aussi libre qu'on voudrait l'être mais je suis contre le fait qu'on nous impose des choses. Alors qu'on se laisse juger, oui bien sûr on est jugé tous les jours par nos clients donc forcément on doit tenir compte de ce jugement aussi pour évoluer mais il faut suivre son petit chemin. Je crois beaucoup en l'intuition et à quelque chose qui finalement, ou même une révélation, moi, souvent je dis quand je créé un plat c'est une révélation, du coup juste, elle arrive, c'est magique, c'est le moment le plus merveilleux qui soit et c'est cette intuition qui guide à la révélation des choses.
-Justement cette intuition quand vous créez un plat, quand vous innovez, quand vous vous dites c'est le bon choix, alors on peut le tester avec ses papilles bien sûr dans le domaine qui est le vôtre mais il est guidé par une liberté ? Quel est le pire ennemi de l'audace finalement ? Quelles sont les limites au fait d'essayer comme vous disiez ? 
-Alors, le pire ennemi de l'audace c’est la peur. C'est ce dont vous avez parlé tout à l'heure, la peur inhibe toute action et moi personnellement elle m'a inhibé pendant un certain temps à mes tous débuts parce que finalement en reprenant la suite de mon père et de mon grand-père, j'avais tellement peur de mal faire et pas être digne de de cette transmission que finalement j'étais dans un immobilisme en ayant peur et ma mère me disait souvent “mais reprend un petit peu les recettes de ton père pour l'instant, pendant ta construction. Essaye d'aller vers ce que lui a fait, reproduis“. Et moi je luttais contre ça en fait. J’ai eu de très bons conseils après, bien sûr. Mais ce conseil-là, je ne l’ai pas suivi dans le sens où pour moi c'était une facilité que je ne voulais pas m’autoriser. Je me suis autorisée déjà à reprendre un petit peu, à comprendre ce qui avait été abandonné dans les recettes initiales comme le gratin de queues d'écrevisses que quelques années après que mon père soit décédé. Il me semblait qu'il avait été changé, donc j'ai essayé de reprendre les guides culinaires de mon père, ce qui l’avait guidé sur son chemin. Mais je me suis vite émancipée de son travail à lui parce que je voulais suivre mon propre chemin quitte à me tromper, quitte à faire des erreurs.
-Est-ce que je peux juste rebondir là-dessus ?
-Bien sûr !
-Parce que je vais reciter Jacques Brel qui était d'ailleurs, entre nous, un affreux misogyne enfin, c'était l'époque qui voulait ça, mais sur l'audace il y a toujours Jacques Chancel qui lui pose la question de savoir pourquoi il arrête de chanter. Et il dit “c'est parce que j'étais en train de devenir habile“. Je crois que l'uns des freins à l'audace, au-delà de la peur et je suis tout à fait d'accord avec Anne-Sophie, c’est l’habilité. C'est-à-dire c'est le confort de se dire je sais, je peux faire et au fond de ne pas se rappeler qu'on est nu, qu’on meurt nu, et qu’on est nu tous les matins. Si je me transpose au Japon dans un carrefour de rue et qu'on me met là à l'instant T dans le carrefour de rue au Japon, je ne parle pas la langue, personne ne sait qui je suis, personne ne me connaît mais je reste Clara, je serai toujours moi. Et ce que j'ai fait ni ne me définit, ni ne m'appartient. Bien sûr ça m’a donné de l'expérience mais en l'occurrence cette expérience m’est totalement inutile, mais elle ne m'empêche pas d'être entièrement moi. Et c'est ça l’audace, je crois que c'est tout simplement de savoir qu'on est doté juste deux trois choses, c'est d'une intelligence, d'un coeur et d'un corps. Et que ce qui est important pour nous c'est de les respecter, de les aimer et de se dire que ce sont les fabuleux outils que la vie nous a donné mais qu'on n’en a pas d'autre, on n’en a pas d'autre. On n'a pas le statut social, on n'a pas l'expérience, tout ça sont des outils qui nous sont donnés un instant T mais si on était projeté ailleurs, on ne les aurai plus. Et quand on a conscience de ça, ça vous donne une liberté totale parce que vous pouvez redémarrer du jour au lendemain parce que vous sentez que votre intuition, justement cette belle intuition dont parle Anne-Sophie, cette justesse, ce moment où on sait qu’on est dans le vrai, elle peut vous prendre un matin au réveil ou parce que vous discutez avec quelqu'un et vous dites bah ça y est là, il faut que je parte par là. Et ce que je laisse finalement, je le répète mais je pense que c'est important, ni ne me définit, ni ne m'appartient. 
-Oui, Anne-Sophie allez-y je vous en pris. 
-Je voudrais juste rebondir sur ce que vous avez dit sur l'inconfort. Je pense qu'on a tout un chacun envie de confort, on a envie de stabilité et moi-même il y a quelques années je me disais “oh bah quand j'arriverai vers 50 ans je serai dans un parfait confort, je serai habile, je serai...“ Enfin, quand on a 30 ans ou 25 ans c’est ce qu'on se dit. Que à cinquante ans on va être très habile, on va être on va savoir tout faire, on saura tout sur tout. Et en fait je m'aperçois que je suis dans le même inconfort à 50 ans que je l'étais à 35 ans et que je le souhaite, en fait, cet inconfort contrairement à 35 ans où je ne le souhaitais pas. Et en fait c’est un inconfort qui permet de rester très en vie, très audacieux encore et l'habilité, c'est exactement ce que vous disiez, être habile ça veut dire commencer à ne plus avoir d'inconfort, ne plus être créatif, ne plus être… voilà. Donc il faut aussi se mettre dans une situation, d'être inspiré, d'être inconfortable. C’est l’histoire du homard ! Vous la raconteriez mieux que moi mais le homard c’est un animal qui change de carapace à chaque fois qu'il grandit et donc il va se cacher derrière un rocher. Anne-Sophie vous corrigez si jamais je dis mal. Mais il va se cacher derrière un rocher, il enlève sa carapace, il est tout nu et puis il attend que sa carapace repousse. La moralité de l'histoire c'est qu'on ne grandit que dans l'inconfort.
-C'est bien dit.
-C'est ce que disait René Char, René Char avait cette phrase qui est magnifique qui dit “il faut trembler pour grandir“.
-Et en permanence. 
-Et en permanence.
-Alors je voudrais qu'on revienne un petit peu sur l'époque d'aujourd'hui puisque c'est le thème de notre forum aujourd'hui. Vous m'avez dit, Clara Gaymard, on vit une époque pleine d'antagonisme. Pourquoi ? En quoi est-ce qu'aujourd'hui il faut oser plus ou différemment d'hier ? Et puis j'aurai la même question pour vous après Anne-Sophie. 
-Alors je vais essayer d'être brève mais des antagonismes y en a plusieurs mais j'en vois trois qui sont importants. Le premier je l’ai dit, c'est qu'on n'a jamais eu autant de chiffres, autant de statistiques et en même temps aussi moins connu l'avenir. Moi quand j'étais enfant il y avait le plan, le Général de Gaulle disait qu'il y avait un plan quinquennal etc, aujourd'hui personne ne sait prédire l'avenir. Le deuxième antagonisme ou apparentes contradictions du monde contemporain c'est qu’on va vers un monde de plus en plus digital avec des technologies qui sont exponentielles entre l'intelligence artificielle, la robotique, le block chain… bon on peut les citer, la big data, on peut tous les citer, qui non seulement sont des technologies qui sont extrêmement puissantes mais qui sont en même temps cumulatives. Et en même temps, on a ce retour à la terre, ce retour à la sobriété heureuse dont parlait Pierre Rabhi, ce retour à l’usage de ses mains. Moi je rencontre beaucoup de jeunes qui sortent de l'EM Lyon, qui sortent d'HEC ou de grandes écoles et qui décident d’être menuisiers, qui décident d'être cuisiniers, qui décident d'être agriculteurs, qui décident de refaire du travail de leurs mains. Et donc il y a cette espèce d'apparent grand écart qui en fait peut tout à fait se rejoindre. Et puis il y a, et c'est pour ça qu'on a créé Raise, cette absurdité apparente d'une finance, fin d'un capitalisme, qui apparaît totalement irresponsable aujourd'hui puisque c'est un capitalisme accumulateur qui fait que l'argent va dans moins en moins de main y compris dans ceux qui avaient une belle intention au départ parce que on peut penser que Airbnb ou même Facebook et tout ça n'avaient pas forcément l’ambition au départ d'être accumulateurs de tant de biens. Et d'un autre côté, on n'a jamais été dans une époque qui a tant envie de générosité. Je pense que si je demandais aux gens de cette salle de lever la main en disant “est-ce que vous défendez une cause ? “, tout le monde lèverait la main, tout le monde défend une cause et tout le monde a envie de partager et d'être solidaire. Et donc la question c'est comment on réconcilie ces mondes ? Et non pas en les sanctionnant, en les jugeant, mais en essayant d'utiliser la force de l'un pour le bénéfice de l'autre. Alors si vous me permettez juste de dire pourquoi j'ai créé Raise, parce que je pense que c'était ça aussi “oser“. 
-Bien sûr parce que c'est finalement assez révélateur. 
-Avec Gonzague on se retrouve un jour à déjeuner. Moi je le connaissais parce qu'il se trouve que je lui avais acheté une entreprise dans laquelle il avait été investisseur. On se retrouve à déjeuner il y a l'article de Libération qui dit des jeunes de France “Barrez-vous l'avenir est ailleurs“, c'est en 2012 et on se dit, nous on doit tout à la France. Moi parce que je suis une femme, je pense que si j'avais été anglaise, italienne, espagnole, je n'aurais jamais pu avoir la vie que j'ai eu et grâce à la France j'ai pu mettre mes enfants à l'école gratuite, savoir qu'ils étaient soignés, enfin. Donc j'ai vraiment une reconnaissance à mon pays, qui est le mien autant que autant que le Danemark, mais qu'est mon pays. Et donc on a décidé d'essayer de réconcilier cette idée que dans la finance, qui est le monde le moins généreux qui soit parce que c'est un monde où la seule mesure c'est celle de l'argent, donc la maximisation de l'argent c'est la façon dont on mesure la qualité du travail qu'on a effectué. Quand on est Anne-Sophie, ce qui compte c'est que le client soit heureux, que le plat soit beau, que voilà… l'argent vient après. Il faut que ça marche bien sûr, il faut une rentabilité financière mais ça redonne le sens qu'a l'argent qui est que c’est une simple énergie. C'est une énergie que je transmets et donc l'importance de l'argent c'est qu'est-ce que j'en fais, quel usage j’en fait et quelle énergie je transmets. Et donc on a décidé avec Gonzague de créer une société d'investissement où nous, l'équipe, donc pas nos actionnaires mais nous l'équipe, on allait donner 50% de ce qu'on gagne à une fondation pour aider les entrepreneurs. Et avec cette idée extrêmement simple que, si on était généreux on allait mieux réussir que les autres. Et c'est pour ça qu'on a aussi créé le mouvement Pour une économie bienveillante, qui a aujourd'hui plus de 5000 signataires pour témoigner qu'il ya beaucoup beaucoup, beaucoup d'entreprises qui sont dans cette même logique et qui partagent. Elles partagent leur temps, elles partagent leurs compétences, elles partagent leur expertise, elles partagent leur argent pour transmettre du savoir, transmettre cette énergie, pour permettre à d'autres de créer. Et ce que je trouve dommage aujourd'hui c'est que on ne voit la générosité souvent, pour simplifier, on dit que quand on est riche c'est qu'on a gagné de l'argent pas forcément de façon très saine et quand on est bon et qu'on est généreux on est pauvre. Peut-être aussi que cette générosité qui est une générosité de temps, d'énergie ou d'argent, si on arrivait simplement à se dire que c'est un moteur économique, parce que quand je donne de l'argent à un entrepreneur pour l'aider à réussir c'est parce que je l’admire, c'est parce que je pense qu'il va créer quelque chose que moi je ne sais pas créer. Quand j'aide des associations qui sont dans le domaine de l'économie sociale et solidaire, c'est parce que les personnes qui la dirigent sont capables de faire quelque chose que moi je ne suis pas capable de faire. Je ne suis pas en train de les aider, je suis en train de leur donner une part d'un moteur qui va leur permettre d'accélérer leur propre moteur pour leur permettre de rendre le monde plus juste, plus beau, plus équitable. 
-Donc ce serait ça oser aujourd'hui, dans cette époque compliquée ? 
-En tout cas, c'est la priorité absolue du monde d'aujourd'hui. C'est que si aujourd'hui on n'a jamais été, globalement, la planète n'a jamais été aussi riche, aussi destructrice des richesses, elle accumule les inégalités, si on ne se dit pas, nous qui sommes ici dans cette salle on est tous des privilégiés d'une certaine manière, on ne se dit pas on retrousse nos manches pour essayer que ce soit différent, qui le fera ? Mais qui le fera ? 
-Anne-Sophie Pic, même question. Aujourd'hui dans cette époque, que vient très bien de définir Clara Gaymard, comment est-ce qu'on peut oser différemment ? 
-Je pense que c'est vrai que l'entreprise a une forte responsabilité aujourd'hui si elle veut continuer à vivre, avancer, il faut qu'elle entraîne positivement les gens qui travaillent dans l’entreprise et elle a des devoirs aussi. Donc je pense que oser c’est être capable de s'adapter aussi, s'adapter à la jeunesse d'aujourd'hui, à leurs envies, leurs désirs. J'essaye toujours de me mettre en situation des plus jeunes aussi, je n'ai pas l'impression que j'ai beaucoup changé depuis mon plus jeune âge dans ma tête en fait puisque le fait d'être autodidacte m'a gardé, comment dirais-je, une fraîcheur on va dire entre guillemets d'esprit, de façon de travailler dans mon entreprise qui me permet de toujours me remettre en question et de me dire on a encore d'autres chemins à faire, on a encore plein de choses, j'ai plein de choses à apprendre. Pour moi la vérité je peux en changer aussi. Je ne suis jamais tout à fait sûre de mes choix et je peux les remettre en question assez facilement. Et mon mari à cette volonté là aussi d'adaptation très forte. Donc pour moi il y deux choses, il y a le fait que on continue entre guillemets quand on a des jeunes ou des moins jeunes, on est tous ensemble et on apprend à vivre ensemble et on s'enrichit mutuellement. Et pour moi ce qui m'importe c'est continuer à apprendre, donc je me dis que ce partage-là, le fait que moi j'ai envie d'apprendre, je dois le partager aussi avec mes équipes. Donc on crée beaucoup à l'intérieur de la maison, des ateliers dans la cuisine d’essai notamment où on a des gens de l'extérieur qui viennent nous former, nous nous apprendre des choses, on fait beaucoup de dégustation, on sort avec les équipes… Enfin aujourd'hui la culture est réellement au centre de l'entreprise et la culture c'est toujours pareil, c'est le rapport aux autres. C'est-à-dire qu'on peut chercher sur internet la culture mais le fait qu'elle soit transmise par l'humain, par celui qui sait, par celui qui a appris, par celui qui a l'expérience, pour moi c'est quelque chose de magnifique et c'est comme ça aussi qu'on peut respecter les différentes générations des entreprises. On est très attaché, avec mon mari on a travaillé très jeunes, mais on est très attaché aussi à l'expérience que peut induire aussi l'âge et l'expérience de l'entreprise par ce qui l’ont pratiqué. Donc ce qui est important c'est de ne pas opposer les uns aux autres en fait, ça c'est primordial pour moi. Et puis oui cette instabilité alors c'est à nous de la porter avec mon mari j'ai envie de dire. Ce qui est très difficile c'est de ne pas percevoir, faire percevoir son instabilité ou les instabilités qu'on peut avoir dans les entreprises d'aujourd'hui qui sont plus fortes qu'avant, à nos équipes et de rester un curseur très fort une valeur très forte et de rassurer. Donc ça aussi c'est quelque chose qu'on a appris à faire. Mais être audacieux c'est finalement avoir la perception de tout, de ne pas se fermer en fait, de ne pas exclure, de ne pas s'exclure aux autres, de ne pas exclure le réseau de l'entreprise, ça peut être aussi le handicap, ça peut être beaucoup de choses, ça peut être dans la cuisine ne pas exclure, ne pas être dans des modes, dans des tendances. Donc voilà c'est finalement ça oser pour moi, c'est de ne pas rentrer dans les tendances et ne pas être à la mode en fait totalement, d'être dans le présent mais de suivre son chemin. 
-De ne pas rester enfermé et de ne pas s'enfermer. Il nous reste cinq minutes, je ne sais pas si, où est notre Steven national pour savoir si on a le temps ou pas de prendre quelques questions. Si pas, la dernière de ces deux jeunes étudiantes qu'on a vu tout à l'heure était la suivante et finalement je vais vous la poser même si vous avez déjà un petit peu répondu. En conclusion qu’oseriez-vous dire aux jeunes qui ne soit pas conforme aux stéréotypes ?
-Je ne sais pas ce qui est conforme aux stéréotypes. Moi ce que je dirai aux jeunes qui sont dans la salle c'est que vous êtes une génération qui n’avait jamais eu autant de pouvoir que les autres générations ont eu. Et votre responsabilité elle est immense, la première c'est de nous mettre un coup de pied au cul parce que c'est nous qui avons le pouvoir et l'argent et il faut qu'on bouge. Mais peut-être pas forcément en étant incantatoires mais en apportant vous-mêmes des solutions et je sais que beaucoup d'entre vous vous en inventez et vous avez cette faculté exceptionnelle d'être connectés derrière votre ordinateur à tous vos réseaux, choisissez les biens. Je vais peut-être vous mettre un peu d'urgence, le temps est compté, le vôtre aussi. Vous êtes jeunes, vous avez une longue vie devant vous, mais ne pas perdre de temps. Bien sûr c'est bien de s'amuser, la futilité c'est sympa et tout ça mais le miroir aux alouettes il a existé dans toutes les générations à tout moment. Vous devez avoir une capacité de jugement et de pertinence qui sont bien plus grandes que les autres. Je regardais récemment un film qui est tiré, que je n'avais pas voulu voir parce que j'avais adoré le livre, qui est l'Élégance du hérisson. Et j'ai revu le film récemment où il y a cette petite fille de 10 ans qui veut se suicider parce qu'elle ne veut pas terminer dans un bocal à poisson. Je pense qu’évidemment la thèse est forte. Mais il n'y a pas de bocal à poisson, le poisson il peut retourner à la mer très facilement, il suffit simplement de le décider. Et ce que j'aimerais vous dire c'est que ne vous mettez jamais dans un constat d'impuissance, vous avez toujours une capacité à agir, bien sûr on ne vous demande pas tous de devenir… à chacun son Everest, chacun à son chemin, chacun sa route, mais ce n’est pas nécessaire aujourd'hui d'être puissant, célèbre ou connu pour avoir un impact partout on est, là où on vit, on peut avoir un impact. Et votre génération a d'autant plus d'impact d'abord qu'elle comprend mieux le monde qui vient que nous et que surtout vous avez des outils à votre disposition qu'aucune autre génération a eu. Et je voudrais juste terminer, j'ai écrit donc un livre avec Bérénice qui s’appelle Faut qu'on parle, sur justement les différences de valeurs entre la génération post 68 et la génération millénium que vous incarnez. Ce qui me frappe dans la génération mai 68 c'est que quand vous regardez bien en mai 68, elle avait les mêmes rêves que vous. Et ça a été la génération la plus industrieuse, la plus peut-être égoïste puisqu’elle a accumulé un patrimoine est peut-être qu’elle l'emportera dans sa tombe, j'en sais rien. Et quand je dis ça j'en fais partie j'avais 8 ans en mai 68. Et donc le basculement s'est fait sans doute d'une façon insensible mais il s'est fait, et donc vous n'êtes pas à l'abri de faire les mêmes erreurs que nous donc soyez vigilants et garder gardez votre raison d'être. Toujours la raison d'être.
-Anne-Sophie Pic ? 
-Oui c'est difficile de rajouter quelques choses… 
-Oui, pour les jeunes…
-Pour les jeunes, je pense que je vais me mettre à votre place, j'ai été jeune et je pense que en fait qu’à votre âge je doutais beaucoup en fait. C'est des moments très incertains, on a envie, enfin moi j'ai longtemps dit que je souhaitais être la plus vieille en cuisine. Alors quand j'ai commencé j'avais 22 ans et je me disais mais vivement que je sois la plus vieille c’est terrible. Et en fait non, il ne faut pas penser comme ça, il faut vivre le moment présent aussi. Alors certes il y a une urgence mais je ne pense pas qu'il faille être dans l'urgence, moi j'ai envie de dire que chaque étape vous devez la faire, il ne faut pas brûler les étapes. Ces étapes c'est votre construction, c'est votre maturité, on ne cuisine pas à 25 ans comme à 35, comme 45, comme à 55 et tant mieux ! On ne peut pas être accompli à 22 ans. Par contre on peut avoir des idéaux et ça il ne faut pas y déroger, je pense qu'il faut que vous soyez plus tard et que vous continuiez à être ce que vous êtes aujourd'hui, en tant que personnes jeunes investies, pleines d'idéal, je pense qu’il faut que vous gardiez ça, parce que finalement c'est ça la vérité. Et puis faites-vous confiance aussi parce que je pense que quand on est très jeune on ne se fait pas forcément confiance et aider aussi les gens qui vous tendent la main, ne pensez pas que… ne soyez pas trop… comment dirais-je, susceptible, personnel. En fait vous allez vous construire avec les autres et grâce aux autres, pas tout seul rappelez-vous. 
-Merci, merci infiniment. On n'aura pas le temps pour une dernière question, j'en suis désolée on va laisser la place à la conversation suivante, au débat suivant. Je ne sais pas comment vous remercier, à toutes les deux, merci infiniment d'avoir partagé tout cela avec nous.

Retranscription libre de la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=dGEnk2VDasw

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Quand tout ne tient...
oct. 10, 2013